DU SANG SUR L'HERBE TENDRE ...
Ce matin, après la très forte chaleur d'hier et une nuit orageuse, le temps était à la pluie. Une petite pluie fine qui semblait tomber juste pour faire le bonheur des chevaux et des ânes : plus de mouches pour les harceler et un festin d'herbe fraîche et goûteuse ... le paradis sur terre lorsqu'on est un équidé !
Jazz, et surtout Emilio et Esmé qui détestent la chaleur, n'étaient pas loin de partager le même avis ... Enola, quant à elle, est une sportive qui se donne à fond quelle que soit la météo ...
Cette tiède averse, entrecoupée d'éclaircies, ne paraissait pas géner non plus les ébats des galgos ... Une tranquille matinée dominicale dans notre douce campagne, comme nous les aimons ...
Dans le lointain on entendait des aboiements de chiens, des trompettes tonitruantes ... et des coups de fusil : une battue... La matinée d'automne si paisible un instant auparavant s'assombrit d'un coup : des assassins s'apprêtaient à commettre leur forfait tout près de chez nous, dans nos bois leurs innocentes victimes commençaient à humer l'air avec inquiétude, la peur dans le regard. Les molosses hurlaient leur impuissance en se jetant rageusement sur les clotûres.
Notre maîtresse se hâta de faire rentrer tous les chiens, la pluie s'était mise à tomber plus fort et de toute façon les galgos avaient envie de retrouver leurs couettes et leurs canapés.
Il y eut ensuite un moment de pesant silence, on n'entendait plus ni les trompettes ni les chiens... Les chasseurs seraient-ils partis ? Point du tout ! Débarqua alors sur notre petite route une bruyante procession de sept ou huit énormes 4X4, que nous regardions ébahis depuis les terrasses du premier étage ...
Ils se garèrent le long de notre propriété en s'interpellant à pleine voix et en criant sur leurs chiens, le fouet à la main, pour les faire descendre des voitures.
Nous étions, à l'égal de notre maîtresse, tremblants de rage. Ces malotrus avinés allaient-ils avoir l'outrecuidance de pénétrer sur nos prairies malgré les panneaux "chasse interdite", ce n'aurait été la première fois. Naguère, notre maîtresse allait les affronter, en criant aussi fort qu'eux et leur intimant l'ordre de sortir de chez elle (il faut reconnaitre qu'ils étaient moins nombreux qu'aujourd'hui !) Elle appelait aussi le maire qui envoyait le garde-champêtre pour pacifier la situation. Au milieu de tout ce remue-ménage et de ces invectives en partie couvertes par les hurlements des chiens courants, le malheureux gibier traqué avait le temps de s'esquiver. Elle éprouvait alors une intense jubilation à voir ces Tartarins repartir platement, leurs chiens dépités sur leurs talons. Joie de courte durée, quelques centaines de mètres plus loin, les chiens avaient retrouvé la piste et des coups de feu claquaient sèchement : ils avaient eu leur pitoyable trophée.
Mais cette fois notre maîtresse hésita à aller affronter l'ennemi, non qu'elle eût peur pour elle-même, par contre ce fut la sécurité de ses chiens qui la fit réfléchir. Autrefois, elle n'avait que quelques vieux whippets se contentant de faire trois pas autour de la maison. Maintenant, elle avait la meute qui aimait aller aboyer au portail à propos de tout et de rien, et il serait tellement facile pour quelqu'un de malintentionné de jeter quelques boulettes de poison, vil procédé bien plus discret qu'un coup de fusil... L'un ou l'autre étant pareillement dans les capacités de chasseurs frustrés de leur prise et désirant se venger...
Le temps qu'elle s'interroge, les coups de feu avaient claqué dans les bois appartenant à un voisin, pourtant classé en zone verte avec interdiction de chasser. Mais ces gens-là s'estiment au-dessus des lois. Notre maîtresse se sentit très mal, elle avait fait le choix de la lâcheté pour nous protéger, mais qu'aurait-elle pu dire, ils n'avaient pas pénétré chez elle et le nouveau maire qu'elle ne connaissait pratiquement pas ne serait pas intervenu.
Les assassins, contents d'eux, riaient et se congratulaient bruyamment juste devant chez nous.
Après leur départ, notre maîtresse sortit sur la route pour vérifier qu'ils n'aient pas saccagé les clotûres des pâtures, comme c'était déjà arrivé plusieurs fois. Elle fit quelques centaines de mètres et là, au bord du fossé, dans l'herbe tendre que les précédentes pluies avaient fait pousser, elle vit une large tache de sang que l'averse commençait à diluer...